Marc Bloch mérite mieux
Marc Bloch mérite mieux
https://blogs.mediapart.fr/les-invite-es-de-mediapart/blog/010726/marc-bloch-merite-mieux
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La polémique suscitée par le refus de Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, de répondre à une question insistante de Guillaume Erner à propos du regain de l’antisémitisme en France, dans la Matinale de France Culture du mardi 23 juin, le jour de la panthéonisation de l’historien et résistant Marc Bloch, témoigne d’une grande confusion des esprits et même d’une inquiétante déraison.
La polémique suscitée par le refus de Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, de répondre à une question insistante de Guillaume Erner à propos du regain de l’antisémitisme en France, dans la Matinale de France Culture du mardi 23 juin, le jour de la panthéonisation de l’historien et résistant Marc Bloch, témoigne d’une grande confusion des esprits et même d’une inquiétante déraison.
Depuis l’annonce de la panthéonisation de Marc Bloch par le président de la République, le 24 novembre 2024, les historiens et les historiennes se sont très fortement mobilisés pour mieux comprendre et faire connaître cette figure exceptionnelle. Dans le prolongement des recherches menées par quelques pionniers depuis les années 1980-2000, un travail approfondi au sujet de l’homme et de son œuvre a été mené. On connaît mieux désormais de nombreux aspects de sa vie, de son œuvre et de son engagement. On a retrouvé des archives inédites et des livres issus de sa bibliothèque spoliée par les nazis et que l’on croyait perdus.
Des rencontres scientifiques, souvent accessibles en ligne, et de nombreuses publications portent témoignage de cet approfondissement de nos connaissances. La cérémonie elle-même, belle, juste et émouvante, et l’extraordinaire foisonnement d’activités qui l’a précédée, dans les universités, les lycées, les collèges, les écoles, mais aussi les institutions culturelles, les bibliothèques, les musées, les librairies et sur internet, en France mais également à l’étranger, en Allemagne, en Italie, au Portugal, au Brésil, ont été une magnifique réussite collective. Toutes ces entreprises ont construit un rempart contre toutes les formes d’instrumentalisation à des fins idéologiques dont la figure de Marc Bloch a pu faire l’objet dans un passé récent.
Il est par conséquent désolant de constater qu’en dépit de tout ce travail des contre-vérités au sujet de Marc Bloch aient pu être énoncées et diffusées sur une radio publique comme France Culture. Il est tout aussi désolant, et même choquant, que Marc Bloch, que la plupart de ceux qui s’en revendiquent ne connaissent en réalité que fort peu, reste l’objet d’instrumentalisations partisanes venues de tout côté.
Il est également désolant que Marc Bloch soit parfois l’objet d’une réduction identitaire à son judaïsme dans lequel il disait être né sans en tirer ni honte ni orgueil particuliers, qu’il ne renia jamais tout en se disant athée, mais qu’il ne revendiquait, comme il l’énonce très clairement dans L’étrange défaite, que lorsqu’il était confronté à ceux qui mobilisaient cette identité à des fins de discrimination et de persécution. Il faut l’accepter, même si cela peut surprendre ou gêner certains aujourd’hui, tout simplement parce que c’est vrai, par respect pour l’historien Marc Bloch qui « chérissait la vérité » au point de souhaiter que cette formule empruntée à Ernest Renan soit gravée sur sa tombe. Et cela ne diminue en rien, alors que la France connaît aujourd’hui une recrudescence de l’antisémitisme à droite comme à gauche, la leçon et l’avertissement que constituent encore pour nous tous et toutes sa persécution et son assassinat par un régime, une police et des hommes qui avaient fait de l’antisémitisme leur raison d’être.
Avant que Patrick Boucheron ne choisisse de garder le silence dans la partie de la Matinale consacrée aux invités, Guillaume Erner avait, dans son billet d’humeur du matin, commis deux erreurs qui témoignent d’un rapport pour le moins contrarié à la rigueur historique : il avait assimilé en passant sionisme et judaïsme, et repris avec une ironie malvenue la légende noire, démentie par les travaux des historiens, d’un Lucien Febvre lâche et transigeant avec l’Occupant, ignorant apparemment les recherches menées sur l’amitié intellectuelle entre Lucien Febvre et Marc Bloch pendant la guerre et la poursuite de l’investissement de Marc Bloch dans les activités des Annales (ou ce qu’il en restait) sous un pseudonyme tout à fait transparent. Tout auditeur ayant un peu de respect pour les faits historiques se levait ainsi d’un mauvais pied.
Au moment d’en venir aux questions à ses invités, Patrick Boucheron et Alya Aglan, Guillaume Erner commet un troisième faux-pas en cherchant à faire de Marc Bloch, au prix d’un tour de passe-passe lexical et de manière anachronique, une victime de l’antisionisme, lequel ne serait, selon Guillaume Erner, qu’un faux-nez de l’antisémitisme. Dans l’Apologie pour l’histoire, Marc Bloch appelle à la vigilance sur les relations complexes entre les mots et les choses et considère l'anachronisme comme « le plus impardonnable » d’« entre tous les péchés, au regard d'une science du temps ».
Patrick Boucheron essayait de rappeler cela, mais Guillaume Erner ne souhaitait pas l’entendre. Au fond, parler de Marc Bloch ce matin-là, et des centaines d’initiatives historiennes dans les lycées et les universités, semblait plus le gêner qu’autre chose. On comprend que dans un environnement à ce point frelaté, Patrick Boucheron ait préféré garder le silence. Comment faire entendre sa voix lorsque tout est fait par avance pour la discréditer ou vous contraindre à acquiescer ?
La diffusion le lendemain, dans la même Matinale, d’un montage audio fallacieux assimilant dans un commun antisémitisme Jean-Marie Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, est venue démontrer combien les préventions de Patrick Boucheron étaient justifiées. Par ce nouveau geste, Guillaume Erner venait à la fois de diffuser une « fausse nouvelle » (de celles que Marc Bloch avait de manière pionnière constitué en objet d’étude au sortir de la Première Guerre mondiale) et de relayer un mensonge, cette « lèpre de l’âme » qu’abhorrait Marc Bloch, au grand bénéfice de l’extrême-droite.
La volonté de Marc Bloch, singulière à son époque et stimulante pour la recherche historique, de faire dialoguer le passé et le présent pour mieux comprendre l’un et l’autre, sert trop souvent de paravent à toutes les manipulations et les instrumentalisations. Marc Bloch plaçait la recherche de la vérité et la sensibilité à la complexité du monde au cœur de sa démarche d’historien et de ses engagements civiques. Son legs intellectuel, sa rigueur, sa méthode peuvent être un puissant instrument de lutte contre l’antisémitisme et les antisémites. Cela suppose de chérir la vérité des faits, des mots, des actes. C’est ce que celles et ceux qui se sont mobilisés depuis plus d’un an pour le faire connaître ont cherché à partager. Il s’agit à l’évidence d’un chantier qui commence à peine.
Signataires :
Florian Mazel, professeur d’histoire médiévale, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne ;
Laurent Douzou, professeur émérite d’histoire contemporaine, Université Lumière Lyon 2 et IEP de Lyon ;
Olivier Dumoulin, professeur émérite d’histoire contemporaine, Université de Caen ;
Bertrand Müller, professeur d’historiographie, Université de Genève ;
Nicolas Offenstadt, professeur d’histoire contemporaine, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne ;
Manon Pignot, maîtresse de conférences en histoire contemporaine, Université de Picardie Jules Verne ;
Peter Schöttler, directeur de recherches émérite, CNRS ;
Fabien Theofilakis, maître de conférences en histoire contemporaine, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, directeur adjoint du Centre Marc Bloch de Berlin.