Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publié par Pour une vraie gauche à Lannion

Maroc-Espagne
Ceuta. Fausse crise pour vraies ingérences

https://liberte-actus.fr/international/afrique/article/ceuta-fausse-crise-pour-vraies-ingerences

 

Ceuta. Un petit territoire sous souveraineté espagnole sur le continent africain, à l’entrée du détroit de Gibraltar, entouré du Maroc. La ville est sous souveraineté espagnole depuis 1580, revendiquée par le Maroc depuis son indépendance en 1956.

L’histoire de ces présides espagnoles d’Afrique du Nord est complexe : antérieures au protectorat colonial espagnol, elles ne figurent pas sur la liste onusienne des territoires à décoloniser, mais leur statut alimente une tension structurelle entre Madrid et Rabat que ni le droit international ni la diplomatie bilatérale n’ont jamais vraiment soldée. Un bout d’Europe en Afrique, 85 000 habitants, que le grand public découvre tous les cinq ans pour les mêmes raisons.

60 000 passages en 48 heures : que s’est-il passé ?

Les 30 et 31 juillet, environ 60 000 personnes ont convergé depuis la ville marocaine de Fnideq vers l’enclave espagnole de Ceuta, traversant à la nage ou en escaladant les brise-lames. C’est possiblement le plus grand épisode de franchissement irrégulier jamais enregistré sur le territoire de l’UE sur une période aussi courte. Au moins 72 personnes sont mortes, noyées ou écrasées en tentant de passer.

Comment expliquer un tel afflux en quelques heures ? Des rumeurs avaient circulé sur les réseaux sociaux et à Fnideq sur une prétendue ouverture de la frontière, s’appuyant sur une interprétation erronée d’un récent arrêt de la Cour suprême espagnole sur les refoulements en mer. Sánchez a évoqué une attaque contre l’intégrité territoriale de l’Espagne, accusant des réseaux mafieux d’avoir propagé ces rumeurs. Mais la question de la passivité, voire de la complicité, des autorités marocaines mérite d’être posée. L’Association marocaine des droits humains a appelé à l’ouverture d’une enquête « sérieuse et indépendante pour établir les responsabilités ». Car ce n’est pas la première fois : en 2021, Rabat avait déjà laissé passer 9 000 personnes en 72 heures pour protester contre l’accueil par Madrid du chef du Front Polisario. La frontière migratoire est un levier de pression diplomatique marocain rodé.

La situation a été maîtrisée rapidement. La quasi-totalité des personnes ayant franchi irrégulièrement la frontière sont retournées au Maroc en moins de 48 heures. Aucune n’a pu quitter Ceuta pour la péninsule espagnole.

Ceux qui ont traversé étaient des jeunes Marocains, partis sans bagage. Des voisins qui ont sauté à l’eau un matin de juillet. Cette séquence est aussi parlante sur les conditions matérielles du peuple marocain derrière la vitrine d’un royaume moderne et prospère soigneusement entretenue par le palais et ses relais.

Pourquoi l’Espagne est dans le collimateur

Difficile de ne pas remettre cet évènement dans son contexte objectif. Pedro Sánchez et son gouvernement d’alliance entre les socio-démocrates, la gauche radicale et les communistes sint devenus une cible pour beaucoup. Le gouvernement espagnol refuse de plier sur plusieurs dossiers stratégiques. Il a reconnu l’État palestinien et qualifié les opérations israéliennes à Gaza de génocide. Madrid refuse d’atteindre les 5% du PIB en dépenses militaires exigés par Trump et l’OTAN. Pedro Sánchez a été l’une des (quelques) voix occidentales les plus virulentes contre la guerre des États-Unis en Iran. L’Espagne soigne également ses relations avec l’Algérie avec une visite officielle du Président Tebboune en Espagne il y a deux semaines, ce qui irrite doublement Rabat et Washington. Le Maroc est l’atout de Washington en Afrique du Nord, partenaire militaire, relais diplomatique. Mohammed VI vient d’ailleurs, juste après la crise de Ceuta, de baptiser du nom de Donald Trump la voie express Tiznit-Dakhla reliant le sud du Maroc au Sahara occidental en remerciement de la reconnaissance par Trump en 2020 de la souveraineté marocaine sur ce territoire disputé. Dans ce contexte, laisser partir 60 000 personnes pour fragiliser un gouvernement espagnol récalcitrant est une opération à coût quasi nul pour Rabat et à bénéfice stratégique potentiel.

 

Le mensonge coordonné de l’extrême droite

Le Pen, Bardella, Meloni, Trump, Vance ont aussitôt crié à l’ « invasion ». Meloni a demandé la suspension de l’Espagne de l’espace Schengen, aussitôt soutenue par le Danemark et la Finlande. La droite française, qui a fait du gouvernement Sánchez sa bête noire, a récité les mêmes éléments de langage. Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a annoncé la multiplication par cinq des effectifs à la frontière franco-espagnole. Du bruit, rien que du bruit.

Ceuta dispose d’un régime spécifique, unique en Europe : le contrôle Schengen est effectué à la sortie, par voie maritime ou aérienne. Une entrée irrégulière à Ceuta ne constitue jamais une entrée dans le reste de l’espace Schengen. Personne ne se retrouve le lendemain dans un aéroport italien ou dans une voiture traversant les Pyrénées. Les réactions de la droite européenne et de la plupart des gouvernements du continent relèvent donc soit de l’ignorance, soit, plus probablement, du grossier mensonge. L’hypocrisie des autorités italiennes mérite d’être soulignée. Les entrées irrégulières sur les côtes italiennes ont augmenté en 2025, faisant de l’Italie la première porte d’entrée irrégulière d’Europe. Mais c’est cette crise orchestrée dans un territoire « non Schengen » d’un gouvernement de gauche qui constitue une « invasion ».

Favoriser le retour des nostalgiques de Franco en 2027

Tous ces aboiements coordonnés prennent tout leur sens à la lumière du calendrier politique espagnol. Les élections générales de 2027 approchent, et la perspective d’une coalition PP-Vox se précise. Une alliance de droite et d’extrême droite discrètement ou ouvertement nostalgique du franquisme, soutenue directement par Trump, Netanyahu, Meloni, et de façon plus lâche par les atlantistes libéraux de la Commission européenne ou d’autres capitales européennes qui voient dans Sánchez un partenaire un peu trop éloigné de la doxa libérale-brune en vogue en ce moment.

Fragiliser Sánchez sur la migration, le peindre en dirigeant laxiste incapable de contrôler ses frontières, activer les peurs avec des images spectaculaires, des leviers habituels et faciles à déployer. Que l’extrême droite mondiale répète simultanément les mêmes inepties en quelques heures dit quelque chose sur la coordination de l’opération. Sánchez a clairement vu dans cet épisode une tentative de déstabilisation. Il n’a pas tort.

Pendant ce temps, les mêmes qui s’alarment des ingérences russes dans les brillantes campagnes électorales de MM. Glucksmann ou Philippe restent curieusement silencieux sur cette démonstration de force géopolitique organisée à quelques kilomètres de l’Europe. Les ingérences, visiblement, ne peuvent venir que de l’Est.

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article